mardi 23 mai 2017

L'animal du coeur dévisage


Comment font les objets pour rester dans la rue et ne pas sauter aux yeux, quand on passe, alors que quelqu'un les a perdus.
                  — Herta Müller, Animal du coeur


samedi 13 mai 2017

Porcelaine de la serre



C'est le sujet de tous les sujets, invariable et saillant, quand une attraction ouvertement satin transforme la coquille en sarment. C'est une chose claire derrière nos verres madrés. Souple griffure, souple soupir et les ébauches filées sine die.



mercredi 10 mai 2017

Distance

Deux êtres.
Mille kilomètres.
Une seule porte-fenêtre.
 

Indociles




Encore une fois, je ne suis plus la même. J'écris pour le signe à vif en traversée des parterres de coquelicots et pour l'étincelle des genêts dans l'artère radiale du transport. Les yeux déjà gorgés du manque d'après la percée des larmes, je le pense. Les espaces entre nous sont sur les rails tandis que nos sentiments prennent des sillons indociles.


dimanche 7 mai 2017

Sorry




mardi 2 mai 2017

Iris au porte-mine


En feuille échancrée comme la courbe
formant le coeur dans le corps
à couvert endormie jusqu'au beau jour
sifflant le train sur la voie souterraine
la tête tendre-humide à l'affût
pointe aspirée du songe
la racine interminable
à l'esquisse semblable
des yeux mordus


dimanche 30 avril 2017

mercredi 26 avril 2017

Fleur de vertu



                Et les pensées sauvages restent toujours bien-aimées
                  même quand la fleur de soufre les renverse



lundi 17 avril 2017

La philosophie de Gombrowicz : une vie concrète en cours

C'est la première fois que la philosophie touche à la vie.

Qu'est-ce que la volonté de vivre chez Schopenhauer ?
Lui-même dit qu'il emploie ces mots parce que rien de meilleur ne lui vient à l'esprit. À vrai dire, c'est plutôt la volonté d'être parce que pour Schopenhauer, non seulement l'homme et les animaux veulent vivre, mais aussi la pierre qui résiste, la lumière qui persiste.
(...)
Cette volonté de vivre, pour se manifester comme phénomène, doit revêtir [phrase incomplète].
Elle doit être dans l'espace et le temps, dans l'ordre numérique des choses. Elle est une seule, parce que le monde numérique ne connaît ni objet, ni rien de cela.
 
          __ Witold Gombrowicz, Cours de philosophie en six heures un quart 
                                     [ Rivages poche Petite Bibliothèque ]



La force entre deux charges est toujours tangente aux lignes





samedi 15 avril 2017

L'air en friche


Je ne sais pas qui de lui ou de moi a désiré le plus, désire encore, plus semer ou plus enfouir. Plusieurs incisions imparfaites sont au-dedans nos corps, ouvertes. Nous y avons greffé par approche nos doutes et nos images, notre amour, lui différemment de moi. Des épines laissées en surface, des nervures littérales provoquant la lettre, des alvéoles charnues et embrassées pour se donner le courage de l'absence. Le temps fait un bruit de feuille en suspension. 

samedi 8 avril 2017

Par-delà le bien et le mal. 155 ( mélange chez les aimants )


Mélange chez les aimants

Le sens du tragique augmente et diminue avec la sensualité.
                  —  Nietzsche, Par-delà le bien et le mal
                         [ Maximes et intermèdes : 155 ]


samedi 1 avril 2017

Le brouillard et la méandre


Un brouillard relève le bras abandonné d'une méandre. Elle, elle oublie dans la souplesse du demi-sommeil qu'une reprise sur le voile tombé désarticule leurs points de rosée. Elle s'endort souvent sur des gouttelettes décousues que seul le brouillard sait distiller. C'est presque un rituel de leurs jeux d'eau. Ils sont séparés par des principes à soupirs lourds, par le mont à fruits durs et pris dans l'insoluble. Peut-on imager une solide intensité goutte à goutte ? 


jeudi 23 mars 2017

Émanation


Le temps est une solution. La correspondance est une poétique. Souffle l'intuition de saisir ce qui se passe dans l'insaisissable. Ce sont mes premiers mots entendus avant de te connaitre. Le temps ne se répète jamais. Le temps manque toujours. C'est le trait de commencement avec ce qui advient devant soi. Faire le commencement avec l'irréversible. Il est ce temps de tes levées fébriles quand il est l'instant du réveil. Nous dérouler souvent dans les passages à l'envers de nos paroles. Espace immense. Souffle-moi.

vendredi 17 mars 2017

Vendredi



Le glyphe


Il faut peu de mots pour nous écrire l'instant. Un seul glyphe. Une respiration. Une courbe concise. Quelque chose d'indéfiniment physique comme le bord suave du drap glissant sur l'entre-deux-corps.


samedi 11 mars 2017

Avant-notes sur l'asphalte




Lui: Parle-moi. Quels sont les présages ?

Elle : Nous sommes au point sensible des traces confluentes.
Les larmes chaudes reviennent toujours à la source.


lundi 27 février 2017

Synesthésie


     Trois bouches - Y. Deligne 2017


Je dérange le sens unique des replis
ce en quoi je suis vue et où tu regardes
quand les articulations transparaissent
le long de la lisière du monde en noce
un brillant vernis des bouches aisées. 
Et je déchiffre les ondes nerveuses sur ta poitrine
le nom des feux où tu captes la première teinte
d'une sève arborescente pour un seul périple
jaspe féru à la jointure n'est pas sommet
un greffon grimpant sur ta bouche. 
Si tu édifies en tour d'adresse émotif
l'ultime présent conjugué au dit-non-lieu
parce que ce temps néant ne sera pas durée
même si des questions natives s'implantent
je serais ta bouche en écharde pleine.



vendredi 24 février 2017

Vaste voie parallèle ( Todorov, Pasternak, Tsvetaeva, toujours la conquête )




À la fin du printemps 1930, Pasternak a l'impression d'être arrivé dans une véritable impasse. Il s'en confie encore à sa cousine : " Le sentiment de la fin vient de plus en plus souvent me hanter, et il émane de ce qu'il y a de plus décisif dans mon cas, de mes observations sur mon travail. [...] Je suis impuissant à la remettre en marche : je n'ai pas participé à la création du présent et je n'ai pas d'amour véritable pour lui. [...] Je n'ai pas de perspectives, je ne sais ce qui adviendra de moi. " Pour pouvoir écrire, le poète doit être en harmonie avec son temps, or Pasternak a beau se forcer, il ne s'y reconnaît pas. Que faire ? [...]
                       _ Tzvetan Todorov, Le triomphe de l'artiste
                                                         [ Choisir sa voie ]


                                                                       ◊
                   

Dans les cris et babils d'un cercle de voyants :
Colombes des rencontres et aigles des séparations. 
Prends de ma main :
Branche ou glaive !
Gazouillis des rencontres,
Fracas des séparations.
               _ Marina Tsvetaeva, Congères, 2 mars 1922
                   Poésie lyrique, poèmes de maturité ( 1921-1941 )
                                                                         
                   
                                                                      ◊

Vendredi inconnu mais commencé
qu'importe maintenant le silence de nos pairs
tu vois, les jours se nichent là où nous imaginons
là sur ton épaule où je sème le printemps
là où la conquête est devenue la flèche.



samedi 18 février 2017

En mouvement



Le jour s'était levé, la Terre continuait de tourner. Mais plus comme avant.


Kairos



Il n'y a pas de vérité de l'un à l'autre, qu'une façon singulière d'exprimer la complexité du lien amoureux. Pas d'objets futiles à la terrible conquête. Je me lève avec le véritable, sensiblement ce véritable. Le sens premier nous tue. Au deça-delà, la matière transfère des réflexions que tu tiens, que je noue, que tu délies, mais je m'entête. Une matière nouvelle est à recréer sans cesse. Les beaux-arts que tu me donnes dans le limbe d'une exclusivité, _ cette forme d'inconstance dans laquelle je résiste et où je me débats seule en une contorsion. Toute la beauté d'une rencontre revient à moi. Je m'étire. Ces beaux-arts du mélange de ton regard à mon exigence, de ton féminin sur mon masculin. Le sujet de notre lieu unique soulève mes membres, je m'étire encore plus profondément que l'antre du silence. Jeu de rime au présent, " pré-vers " la caresse de la renaissance.




Seul



Seul dans la pénombre froide de l'appartement, il savait désormais que la Terre avait cessé de tourner et que le soleil ne se lèverait plus jamais.


jeudi 16 février 2017

Arles nos yeux

© Bernard Plossu, Western Colors / Textuel


                     Sans qu'on se consulte
                 les bois craquaient l'artifice
                 des chapelles promises aux initiés.
                     Sans qu'on se consulte
                 des couleurs fuguaient de nos yeux
                 nos mains ouvertes au jus germé.
                     Sans qu'on se consulte
                 tu conduis l'essence
                 j'essaie l'hymne.




mercredi 15 février 2017

Transmutation

De faux espoirs, tellement faux qu'ils en devenaient vrais au point de transformer les rêves les plus hasardeux en une réalité indéniable.

mardi 14 février 2017

Je fais des phrases

Je suis, paraît-il, un écrivain.
Mais qu’est-ce que j’écris ?
Je fais des phrases.
Sans sujet, verbe, attribut ou complément.
J’ai appris les mots,
ils m’ont appris des choses.
A mon tour je leur apprends une manière de nouveau comportement.
Antonin Artaud, 1947

lundi 13 février 2017

Pleine lune

Tendre est la nuit bercée par le rythme régulier du chant des petites vagues qui se couchent, l'une après l'autre, sur le rivage.

dimanche 12 février 2017

L'oeil du médium ( Mythologie III )


Mythologie III - L'oeil du médium. ©K.D
        


                                                        passion folle
                                                         fossile
                                                         fabrique le son
                                                         sous le rouleau
                                                         lent - si lent
                                                         voile défaut
                                                             imparfait
                                                         vois ta voix
                                                         voussure labiale
                                                          consonne fatale
                                                        passe-passe.

                                   
                                                                         
                                                                     
                                                                   
                                                                     

dimanche 5 février 2017

Ascendant ( Rencontre nocturne avec Paul Bowles, le Scorpion sur la langue )




                        Du côté le plus haut de la vallée circulaire, un fleuve se précipitait des falaises vers un immense chaudron de vapeur et de tonnerre ; il se faufilait ensuite tout le long des falaises, puis, ayant trouvé une brèche à l'autre bout de la vallée, se frayait sans hâte, discrètement, une voie sans rapides ni cascades pareille à une corde d'eau épaisse et noire dévalant la colline entre les flancs polis du cañon. Au-delà de la brèche, la terre s'étendait à ciel ouvert et devenait agréable ; le village était niché sur une petite colline, juste à l'extérieur.

                                   __ Paul Bowles, Le Scorpion, [ La Vallée circulaire ]
                                           Rivages, traduit de l'anglais par Chantal Mairot.

 

           
                          Le bruit d'une caravane au lever
                          la voie nouvelle dans l'imagerie
                          sur la langue des psaumes éperdus
                          ciselure du relief sur le laurier
                          noble passion sans garde-fou
                          insaisissable.
                          Et les passants légers lisent sous la langue
                          nulle danse au rythme du passage physique
                          les détails meurent dans les saillies de l'amour
                          ascendant impénétrable.
                          Chéris notre ruine piquée du salut.




                                       
                                   

samedi 28 janvier 2017

Haut le vent de la Colombière



Lui : Du jeudi se lève le vent — chaud, caressant, dans un premier temps. Ensuite, le vent bascule en direction inverse. Siffle, alors, un courant d'air glacial.

Elle : Dualité permanente recouverte de fièvre, tous les vendredis insolents se ressemblent.

Lui : Samedi, tout est fini.

mercredi 25 janvier 2017

Toi l’homme doué du sens de l’orientation

Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton: “Et…”
Peter Handke, Le recommencement

L'origine ( sans lever les yeux )




dimanche 22 janvier 2017

Sprich auch du _ Paul Celan ( Toi aussi parle, Toi des airs )




Sprich auch du,
sprich als letzer,
sag deinem Spruch.

Sprich -
Doch scheide das Nein nicht vom Ja.
Gib deinem Spruch auch den Sinn :
gib ihm den Schatten.

Gib ihm Schatten genug,
gib ihm so viel,
als du um dich verteilt weißt zwischen
Mittnacht und Mittag und Mittnacht.

Blicke umher :
sieh, wie's lebendig wird rings -
Beim Tode ! Lebendig !
Wahr spricht, wer Schatten spricht.

Nun abder schrumpft der Ort, wo du stehst :
Wohin jetzt, Schattenentblößter, wohin ?
Steige, Taste empor.
Dünner wirst du, unkenntlicher, feiner !
Feiner : ein Faden,
an dem er herabwill, der Stern :
um unter zu schwimmen sieht : in der Dünung
wandernder Worte.

          *

Toi ausi, parle;
parle en dernier,
dis ta parole.

Parle -
Mais sans séparer le non du oui.
Donne aussi le sens à ta parole :
donne-lui l'ombre.

Donne-lui assez d'ombre,
donne-lui autant d'ombre
que tu en sais partagée autout de toi entre
minuit et midi et minuit.

Regarde tout autour :
Vois comme ce qui t'entoure devient vivant -
Au nom de la mort ! Vivant !
Qui parle d'ombre parle vrai.

Mais voici que rétrécit le lieu où tu te tiens :
Où aller, maintenant, dénué d'ombre, où aller ?
Monte. À tâtons, monte.
Te voilà plus ténu, plus méconnaissable, plus fin !
Plus fin : un fil,
où l'étoile veut glisser et descendre :
pour nager, en bas, tout en bas;
où elle se voit scintiller : dans la houle
des mots qui cheminent.


    __ Paul Celan, Sprich auch du, in Schwelle zu Schwelle
    ( De seuil en seuil )
    Traduction de Valérie Briet
    Éd. Christian Bourgois, 1991.


         
              L'ondulation nuancée
              s'en retourne de vers
              toi, l'avide parage.




samedi 21 janvier 2017

La course infinie

Le Soleil recommençait à se lever. La Terre continuait de tourner. Peut-être un peu moins ronde, cabossée par la nuit passée.

mercredi 18 janvier 2017

Souvenir



Rejetée sur la grève amère par la vague enfiévrée, tu reviens ce matin du large lointain où, par une nuit froide et noire, le vent du Nord t'avait délaissée. Sur tes pas.

lundi 16 janvier 2017

“A” pour...

Amour - Aimer - c'est imiter. On l'apprend. Les mots, les actes, les « sentiments » mêmes sont appris. - Rôle des livres et des poèmes. L'amour original doit être rarissime.
Paul Valéry, Mélange, 1939

samedi 14 janvier 2017

Vortex

Je suis entré dans un tourbillon, un maelström qui devra n’emmener au plus profond... Ensuite, je remonterai vers la surface. Je nagerai calmement jusqu'à la rive. Je marcherai lentement parmi les joncs et les roseaux. Plus loin, sur la terre ferme, à l'orée d'un bois, le vent léger séchera ma peau. Puis il m'emportera... ... .


Distinction



                                               
                              Neige fondue intermittente
                              je suis la tension dans tes bras
                              transversale fixement solide au départ
                              un garde corps bleu paon à ta rencontre.
                              Des extrémités dénudées grelottent
                              comme le refrain d'une chanson d'amour
                              électrique au balancement cédé du vif
                              émoi tenant serrée ton arborescence.


                                       
                                                     

dimanche 8 janvier 2017

Exercice à la lettre : inspirer





                          Exercice au fond des courants 
                          filet d'épithètes sorti de l'éponyme.
                              Emporter les images insolubles 
                              au souvenir épidermique.
                              Longueur étirement.
                              Exercice accru
                              goutte à goutte
                              tu manifestes
                              les souffles.


                                                                 

Tenir

Tenir encore le temps d'un après-midi d'hiver. Patienter. S'asseoir calmement sous la porte de la Stoa et patienter comme savaient le faire les géomètres. Quand la nuit sera tombée, elle me téléphonera.

samedi 7 janvier 2017

Dire

« Encore »


Samuel Beckett, Cap au pire, 1982


jeudi 5 janvier 2017

Sans fin



Tandis que le soleil rougeoyant déclinait lentement vers les sommets sombres et montagneux qui se dessinaient en face, de l'autre côté de la vallée, épuisée, enveloppée dans un long manteau de drap anthracite, elle s'était endormie, repliée en chien de fusil, sur la large banquette du vieux pick-up. L'étroite piste forestière, taillée à huit cents mètres d'altitude sur une pente abrupte et graniteuse, s'enfonçait dans l'ombre bleutée projetée par les chênes aux branches tordues, biscornues et les châtaigniers complètement défeuillés, nus en ce début d'hiver. Il alluma les codes, jeta un rapide coup d’œil sur le tableau de bord pour vérifier le niveau du gas-oil. Le réservoir était au trois quarts plein — 90 litres, environ. Il ralentit encore. La température extérieure ne devait plus être très loin du degré zéro, mais l'atmosphère de la cabine du pick-up restait douce et agréable. Il fit descendre de quelques centimètres la vitre de sa portière. Au contact de l'air frais et délicieusement parfumé, elle se recroquevilla sur elle-même légèrement, mais ne se réveilla pas. Il effleura de ses doigts froids la chevelure de la sombre et longue passagère. Il ne se souvenait plus depuis quand ils voyageaient ensemble. Il pensait que leur périple avait commencé au début de l'année. Une année qui finirait bientôt, dans trois ou quatre jours probablement. Il ne le savait pas précisément. Le temps ne lui semblait pas très important. Ils n'avaient jamais décidé d'une direction précise à prendre. Ils étaient alors partis du Nord. Ensemble, ils avançaient par les chemins de traverse, le plus souvent vers le Sud, mais jamais en ligne directe. Ils évitaient autant que possible le contact avec l'étrange population, sinon pour du ravitaillement indispensable : carburant, eau potable, alimentation vegan, thé, café, tabac blond — pour lui, car elle avait cessé de fumer quelques mois auparavant. Le soleil était maintenant passé sous l'horizon rouge orangé. Par-dessus les sommets arides des montagnes d'en face, désormais presque noires, s'élevait large, immense, glacial, le ciel bleu acier percé d'une seule étoile, blanche, très brillante, celle dite du Berger. La planète Vénus, en réalité, relativement proche de la Terre. « Vénus, drôle de déesse... », pensa-t-il. Un nom qui évoqua, à cet instant là, le souvenir d'un groupe de rock psychédélique qu'il n'avait plus jamais écouté depuis qu'il avait franchi le cap de l'adolescence. Elle, elle n'avait peut-être jamais entendu parler de ce groupe tombé dans l'oubli bien avant qu'elle ne vienne au monde. Il n'en savait rien, car il ne connaissait que très peu de choses concernant son passé. Elle en parlait peu, avec pas mal de réticences quand elle y était amenée, et restait souvent dans le vague. Elle ne se livrait pas facilement. Il passa le levier de vitesse au point mort et laissa filer le pick-up sur la piste, entre les arbres, à droite, surplombant les précipices et la haute paroi de granit frôlée, sur la gauche, par le rétroviseur extérieur. Quand le pick-up fut arrêté, il laissa fonctionner le moteur, sans couper les phares. L'antique diesel tournait parfaitement bien en un grave et harmonieux ronronnement. Elle souleva légèrement la tête et l'interrogea de son franc et lumineux regard kaki. « Ne bouge pas. Tout va bien. Tu peux te rendormir », murmura-t-il. Ce qu'elle fit immédiatement dans un demi-sourire. Il souleva le pare-soleil pour regarder le ciel par dessus la cime des grands arbres. La nuit était maintenant très proche. Il resta ainsi immobile, silencieux, un long moment, le regard suspendu à Vénus, les bras croisés reposant sur le large volant, comme envoûté par le rythme sourd, apaisant du diesel. Il se redressa, tourna la clef de contact et mis fin au bruit du moteur, sans retirer la clef. Dans son long manteau de drap épais, elle frissonna, étira brièvement ses lèvres, puis émit un gémissement à peine perceptible. Elle rêvait. Il ouvrit sa portière et se glissa à l'extérieur. Debout, il se pencha alors vers elle pour déposer un léger baiser sur sa tempe. Il referma très doucement la portière, s'éloigna de deux ou trois pas du pick-up. A la flamme d'un Zippo, il alluma une cigarette qu'il fuma le bas du dos calé contre la ridelle arrière du véhicule. Il était bien couvert, protégé de son blouson de cuir rapé passé sur un gros pull de laine noire, de son blue-jean délavé, de ses boots solides. Il n'avait pas froid. Sa cigarette grillée, il la jeta sur la piste grise, poussiéreuse. Du pied droit, il écrasa le mégot et se mit aussitôt en marche d'un pas ample et lent. Il remonterait vers le Nord d'abord et s'en irait peut-être vers l'Est, ensuite. Elle savait parfaitement bien conduire. Dans moins d'une heure, le froid de la nuit noire devrait la réveiller. Elle saurait certainement où aller. Lui, il ne pensait plus qu'à marcher. Marcher loin, toujours plus loin. Jours et nuits.
Sans jamais se retourner...



mardi 3 janvier 2017

Le frottement




                             Le temps du réfléchissement
                             Le temps ample des phrases frottées
                             La source des choses
                                comme il arrive comme elle part
                             L'écoulement indélébile.